VIOLAINE WILLM


1- Si tu devais définir en 5 mots ton travail ?

Stéréoscopique – Néphéloscopique – Désertique – Sensible – Vernaculaire

2- si tu nous racontais l’histoire de l’appareil photo qui a servi ce projet ? ( et l’aspect technique, le materiel… et dans quel contexte tu as entrepris cette série de photos)

L’appareil photo que j’utilise est un vérascope 40 : un appareil stéréoscopique de la marque Jules Richard, dont le modèle date de 1940. Sa particularité est qu’il possède 2 objectifs côte à côte, ce qui permet de prendre 2 photos simultanément et c’est ce qui donne aux images un effet stéréoscopique – c’est-à-dire en 3D. Les gens ne le savent pas mais la photo stéréoscopique était très à la mode toute la première partie du XXe s.

Mon appareil appartenait à mon grand-père. Je suis un peu la descendante d’une lignée de photographes et cinéastes amateurs éclairés. Et c’est surtout mon grand-père, qui, je ne pense pas trop m’ avancer en disant cela, était le plus passionné au point d’inventer quelques techniques facilitant le tirage et la projection photo. C’est par ses films, ses photos, mais aussi tout le matériel photographique qu’il a collectionné, que j’ai, en quelques sortes, rencontré mon grand-père. Mon père, à sa façon, a continué sur la même lignée et j’ai grandi parmi tout ces objets accumulés par l’un et par l’autre et qui ont fini par ressembler à un musée ou un cabinet de curiosités optiques, chimiques, cinématographiques et photographiques. Il ne faut donc pas chercher très loin pour comprendre d’où est venue ma passion.

Avant même de m’être intéressée à la photo comme image esthétique ou artistique, je pense avoir d’abord était fascinée par tout le matériel, que cela soit pour la prise de vue, la chambre noire ou même la projection de film. Je me souviens être captivée par le chemin que prend la pellicule de film dans un projecteur : entraînée autour d’espèces d’engrenages, disparaissant derrière l’objectif, et réapparaissant pour s’enrouler sur des grandes bobines. Et je crois que l’objet qui m’intriguait le plus était une simple colleuse pour pellicule de film…

Quand j’ai commencé à photographier avec l’appareil stéréo, j’étais en fac de photo, en pleine période d’expérimentation. Au début, je ne savais même pas si l’appareil fonctionnait ou si j’allais me retrouver avec une pellicule voilée… J’ai dû m’habituer à faire les réglages sans cellule et il s’est avéré que le système d’entrainement de la pellicule pouvait se mettre à dysfonctionner, ce qui m’a valu des mauvaises surprises… En fait, cela doit faire 12-13 ans que j’utilise cet appareil et ce n’est que maintenant que je commence à le maîtriser, au début (et encore un peu aujourd’hui) j’avais vraiment l’impression que c’était l’appareil qui dictait sa volonté. Et comme j’avais jamais vraiment bien nettoyer les objectifs jusqu’à récemment, il y avait des poussières, des taches et des voiles sur les photos et c’est d’ailleurs ce qui donnait ce côté « ancien » aux images et qui me plaisait beaucoup.

J’ai dû aussi apprendre à envisager mes cadres et compositions en 3D. Rajouter une dimension à une image change complètement la manière dont on l’envisage et on la pense. Moi qui suit plutôt une photographe de l’instant et qui ne pense pas vraiment à ce que je photographie (en tout cas pas consciemment), je me suis mise à réfléchir à ce qui donnerait le meilleur relief et la plus grande profondeur aux images. Un simple paysage ne donne rien en 3D, il faudrait presque qu’à chaque plan de l’image, il y aie quelque chose qui puisse donné la sensation de relief.

Tout ça pour dire que ma production stéréoscopique est en fait le fruit de ma propre sensibilité artistique et de l’apprentissage de la manipulation de mon appareil. Il y a un côté artisanal, une recherche expérimentale dans la technique qui apparaît sur les images. Elles ne sont pas parfaites et c’est ce qui leur donnent cet aspect unique et très sensible, je trouve.

3 –  Si tu nous parlais de cadrages, de lumières que tu affectionnes ? Retouches-tu les photos que tu as prise ?

Je vais commencer par parler de la lumière – puisque sans lumière et a fortiori sans ombre, il n’y a pas de photographie / φωτος-γραφειν. Je suis une photographe d’extérieur et vais donc privilégier les lumières naturelles, c’est-à-dire bien évidemment la lumière du soleil : dans ses tons les plus chauds et majestueux, aux plus froids et subtiles. Je me souviens d’un sublime mois de novembre en Islande. Tous les jours, j’assistais à un lever-coucher de soleil continu et profitais de toute la palette chromatique céleste et une fois ce feu diurne éteint, les aurores boréales apparaissaient dans un ballet nocturne… Il y a littéralement de quoi devenir dingue ou aveugle à observer tant de beautés, un syndrome de Stendhal provoqué par la nature! Je ne faisais pas encore de photo stéréo à l’époque, mais j’ai bien sûr amassé toute une récolte de photos et de vidéos. Mon regret est de ne pas avoir trouvé la patience de photographier les aurores boréales, le seul cliché que j’ai, est une photo toute floue, avec un voile vaguement vert dans l’encre de la nuit… Mais je compte bien réparer cette erreur un jour et tester mon appareil stéréo pour immortaliser ce phénomène hallucinant.

Mais la lumière solaire offre également des spectacles beaucoup plus subtils, notamment quand elle est prisonnière de la brume. Je me souviens d’une aube dans le désert du Néguev et d’un soleil rouge cherchant à percer à travers un ciel solide et gris, et dans l’enclos à côté, des chevaux qui s’ébattent. Cela me fait aussi penser à une exposition, qui m’a beaucoup marqué, celle de Hiroshi Sugimoto : Aujourd’hui, le monde est mort (Lost Human Genetic Archive), en 2014 au Palais de Tokyo. Exposition à la fois sombre et touchante et qui n’était éclairée que par la lumière naturelle tombant des fenêtres en hauteur. Les conditions météorologiques affectant ainsi directement la perception du visiteur et teintant l’atmosphère baignant les installations. Je l’ai visité une fin d’après-midi, à l’heure où le chien et le loup se croisent. En plus d’apporter au propos crépusculaire de l’exposition, ce clair-obscur naturel devient une oeuvre à part entière d’exposition.

En ce qui concerne cadrage et composition, je crois que j’ai toujours cherché à sortir d’une forme classique de l’image : sujet centré pour un portrait et pour un paysage, respect des proportions 2 tiers / 1 tiers (2 tiers de ciel, 1 tiers de terre par exemple). Je suis assez obnubilée par la volonté de rendre visible mon « regard intérieur », ce que je capte et qui m’émeut dans mon environnement. Et même si cela ne passe pas que par le cadrage, le premier pas pour faire apparaître cette sensation ou atmosphère intime, serait d’adopter un point de vue subjectif, on voit rarement les choses de manières totalement frontales (ce n’est pas ici une critique de la photo objective ou documentaire comme initiée par le courant de la Nouvelle Objectivité ou de l’Ecole de Dusseldörf, que j’apprécie énormément par ailleurs). Plongés, contre-plongés, hors champs me sont devenus rapidement insuffisants ; la macro ou encore le travail sur les reflets, les transparences ouvrent des mondes de possibilités. Mais c’est bien sûr la sensation de relief et de profondeur, de pouvoir plonger dans une image, qu’offre la stéréo, qui m’a le plus convaincu : avec elle, j’ai enfin trouvé la dimension immersive que je recherchais.

Normalement les photos stéréos argentiques se regardent à l’aide d’une visionneuse adaptée, pour pouvoir apprécier le relief. L’effet est impressionnant, mais le dispositif est contraignant, puisqu’il faut une machine et il ne permet qu’à une personne à la fois de voir les images. J’ai donc réfléchi à un autre moyen de présenter mes photos. Une des solutions que j’ai trouvé, est de passer par la numérisation. Mais je ne savais toujours pas comment obtenir l’effet 3D… Puis, un jour, l’idée m’est venue de mettre les deux photos, qui composent une image stéréo, à la suite l’;une de l’autre et de les faire s’alterner à une cadence rapide. Le gif me permettait de tester mon idée très facilement. Et pour moi, ça a été comme une révélation! l’effet reste moins impressionnant qu’avec une visionneuse, mais il y a un rendu vraiment intéressant : un côté suranné et artisanal.

Par ailleurs, je fais quelques retouches avec Photoshop au niveau des contrastes et de la balance des couleurs, mais rien que je ne pourrais obtenir en faisant mes tirages dans un labo argentique.

Ainsi j’essaie de coller au plus près à l’esprit de l’argentique, même s’il est vrai que rien ne le remplace. J’aime aussi l’idée de mélanger techniques anciennes et nouvelles.

4 –  Si tu nous racontais un souvenir d’une prise de photo que tu souhaites partager avec nous ?

Fendre les flots de l’océan arctique en bateau à moteur, éviter les blocs de glace de la banquise qui se disloque, se pincer et réaliser « je suis au Groenland! »;

Une traversée du désert en grand taxis au Maroc, on s’arrête au bord de la route et on regarde

passer les dromadaires. Se retrouver dans une tempête à Coney Island, s’abriter, puis admirer une magnifique formation de nuages et s’asseoir dans un restaurant russe alors que le soleil réapparaît. Aller admirer la vue en haut d’un gratte-ciel à Tokyo, apercevoir des arcs-en- ciel tout autour et entendre la foule murmurer de plus en plus fort ce mot qu’on ne connaît pas « Niji! »

Prendre ses proches en photos et après se marrer.

5 –  Qui sont le photographes, écrivains, plasticiens,…. qui ont inspiré cette série photo ?

Au moment où je prends les photos, je n’envisage pas vraiment l’image comme faisant partie d’une série. C’est plus tard que la réflexion vient et que je vais rapprocher telle ou telle image, qui peuvent d’ailleurs avoir été prises avec plusieurs années d’écart, comme je l’ai fait sur mon site. Pour moi, la prise de vue et la « mise-en- oeuvre »sont 2 étapes complètement différentes et parfois complètement déconnectées. Par exemple, je peux ressortir une photo que j’ai prise il y a 5 ans et faire un collage avec (un autre de mes projets). Cela rajoute une dimension mémorielle, j’envisage alors la photo plus comme une archive. C’est peut-être aussi le temps qu’il me faut pour avoir du recul sur mes images (je suis un peu lente).

Du coup, au moment de la prise de vue, je n’ai pas vraiment d’inspiration présente, autre que celle que me donne mon environnement. Le désert m’inspire beaucoup… J’ai eu une expérience un peu étrange un jour. Il se trouve que j’ai commencé à numériser tout le fond photographique familial et je suis tombée sur une photo qu’avais prise mon père au Sahara dans les années 50 et je me suis rendue compte que j’avais pris quasiment la même photo, il y a quelques années au Maroc. Ce qui m’a surprise ce n’est pas que le sujet soit à peu près similaire, mais que l’atmosphère de l’image était identique… Alors il doit sans doute y avoir une transmission de père en fille d’un certain oeil photographique…

Mais je ne suis tout de même pas complètement dépourvu d’inspiration d’autres artistes et je dirais que mon inspiration principale est le film Sans soleil de Chris Marker. Il y a quelque chose dans ce film qui me parle vraiment: une vision du monde très poétique et métaphysique.

Je peux aussi citer : Olafur Eliasson tant pour ses séries photographiques, que ses installations ; Roni Horn et sa série You Are The Weather ; Ragna Robertsdottir et ses tableaux minéraux – ça c’est pour l’inspiration islandaise. Sinon évidemment il y a tous les Land Artists : Richard Serra, Andy Goldsworthy etc… et James Turrell. Et si on remonte encore dans le temps, il y a les livres de Jack Kerouac.

Après en s’éloignant un peu de mon travail – quoique – il y a Bernd et Hilla Becher ou encore Rineke Dijkstra et plus récemment après avoir vu l’expo à Beaubourg : Gerhard Richter.

6 –  Des projets, des idées, des envies pour fin 2016 et 2017 ?

J’ai toujours plein de projets en tête et beaucoup n’en sortent mal/heureusement pas… D’autres sont en cours depuis un moment déjà et sont loin d’être finis, je pense à mes collages, qui sont une autre façon que j’ai trouvé de travailler sur le relief.

Plus concrètement, je suis retournée en chambre noire en début d’année, le résultat est une série d’une quinzaine de tirages N&B que j’aimerais bien exposer…

Retourner en chambre noire m’a aussi donné l’idée d’essayer le N&B avec mon appareil stéréo et d’expérimenter en chambre noire par la suite avec les images que j’aurais prises… To be continued…

7 –  Le meilleur conseil que l’on t’ait donné ?

Le meilleur conseil que l&’on m’aie donné, c’est celui d’arrêter la photo… Cela n’est pas très agréable à entendre, mais une fois le tonnerre de l’annonce passé, le tsunami des émotions calmé et que vient le temps de la remise en question, c’est le moment des révélations : la photo est une passion, ton moyen d’expression et ça personne ne peut te l’ôter. Et même dans le cas où l’on t’enlèverais tout ton matériel photographique, tu continuerais à voir le monde à travers un objectif mental : à admirer les lumières naturelles et artificielles, à faire des compositions théoriques et à voir tout ton environnement comme un patchwork photo.

Dans le même esprit, la leçon la plus importante sans doute, que j’ai apprise sur les bancs de la fac d’arts plastiques, c’est qu’en art, comme d’ailleurs dans tous les domaines, tout a déjà été pensé, créé, inventé, réalisé, construit… On ne fait que recycler, améliorer, transposer, concrétiser ou au contraire conceptualiser. Cela angoissait certains étudiants, les autres restaient sourds à ce discours et peu, je pense, ont senti un poids s’envolé. C’est ce que j’ai ressenti et ressens encore : si tout a déjà été fait, il n’y a plus de pression, c’est la liberté… L’innovation, l’originalité réside alors dans l’émotion transmise, la poésie balbutiée, la révolte exposée. Et si cela provoque des choses chez les gens tant mieux.

8 –  Le mot de la fin, une question que tu aurais posée si tu étais à ma place, et la réponse qui irait avec.

Il y a une chose que je n’ai pas expliqué, c’est le terme (néphéloscopique). Le néphéloscope (ou néphoscope) est un instrument météorologique d’observation des nuages. Une de ses versions consiste en un miroir circulaire posé au sol, qui permet de déterminer la direction des nuages.

Quand j’ai découvert cet instrument (je ne sais plus trop’comment), j’étais en train de préparer une exposition avec mon collectif de New York (Undercultured New York Collective) et je travaillais sur un mobile-photos. J’ai tout de suite fait le lien entre l’installation et l’instrument scientifique et mon mobile est devenu le premier néphéloscope que j’ai créé. Par la suite, j’en ai fabriqué deux autres (un est un mobile, l’autre se présente sous forme de coffret). Le néphéloscope regroupe tout un tas de concepts qui me touchent et me questionnent : l’immatériel et l’abstrait, le passage du temps et la mémoire, le reflet et la déformation, le terrestre et le céleste, la poésie et la science…

J’attache beaucoup d’importance à la manière dont je présente mes photos. Un cliché photographique doit pouvoir se suffire à lui-même et apporter une émotion esthétique, un propos critique ou documentaire. Mais à l’ère du tout-image et d’Internet, je trouve qu’il est presque vital de réfléchir à la manière dont on présente une image au monde, de penser au support et de ne pas oublier l’ici et le maintenant. Comme on apprécie un bon moment, parce qu’il en existe des mauvais, on apoprécie le virtuel, parce qu’on a aussi la possibilité de toucher, voir et sentir sans écran, heureusement! C’est comme mélanger le rêve et l’artisanat ou la science. Parfois jene pense même plus en termes de photographie ou d’image, mais je me demande « est ce assez néphéloscopique? »

 

PHOTOGRAPHY Violaine Willm
INTERVIEW Camille Baradat