IN CONVERSATION WITH QUOÏ ALEXANDER


Parlons de processus créatif, en étudiant vos dernières interviews ,le mot qui revient le plus est « innovation », qu’est-ce que cela veut vraiment dire pour vous ?

C’est une question difficile, d’autant que ce mot traîne avec lui pas mal de « bagages ».

L’innovation pour moi, c’est la création de nouveaux instruments. C’est le fait de changer les outils que l’on utilise dans notre processus qui induit de nouvelles créations.

On peut aller plus loin qu’un simple travail de stylisme et d’assemblage.

En tout cas, c’est mon angle d’approche.

Le processus d’innovation pour vous est une nécessité, un luxe, une raison d’être, un plaisir ?

Un véritable plaisir, mais c’est aussi de la discipline. La discipline est nécessaire, mais ma créativité prend réellement sa source dans le plaisir. Cela peut ne pas paraître très original, mais rien ne m’apporte autant de plaisir, que tous les moments où les projets avancent…le travail se met en place presque comme une évidence.

C’est un sentiment que je recherche perpétuellement dans mon travail.

Je ne suis pas certains que la majorité des designers actuels soient à la recherche de ce plaisir dans le travail. Non pas qu’ils aient tort de fonctionner autrement, je suis clairement personnellement à la recherche de cette sensation dans mon processus créatif.

Et même si cela est très excitant, comme nous le disions, une grande discipline reste nécessaire.

Pour en revenir à tous ces nouveaux chemins que vous comptez parcourir, Nous avons l’intuition que vous êtes dans une phase d’exploration, sans trajectoire définitivement établie au préalable?

Eh bien, je pense que de plus en plus, je tends à définir l’exploration comme étant ma trajectoire.

Je me suis beaucoup posé cette question dernièrement, et ce fut ma conclusion. Je souhaite rester dans une exploration permanente, même si cela peut sembler étrange.

Diriez vous que ce voyage créatif est aussi un processus d’exploration personnel ? Ou réside t il aussi un désir d’appropriation et de réinvention du vêtement ?

C’est clairement une envie de réécriture, même si j’essaye de maintenir mon processus créatif aussi « pure » que possible.

Dans le sens où je ne veux pas me laisser entraîner par l’envie de travailler en réaction au production des autres. Mon but n’est pas de me développer par opposition ou par contradiction, de transgresser, ou d’affronter le monde, mais plutôt de maintenir mon esprit a l’abri des interférences.

Avancer vers l’innovation en ayant l’esprit le moins embrumé possible.

Vous cherchez à contourner tout processus de transgression, pourtant beaucoup d’artistes, soutiendraient que la création réside en partie dans la transgression.

Je ne suis pas très à l’aise avec cette approche. Même si de nombreux artistes comme Picasso par exemple ont mené de grands combats de transgression envers les traditions. Mais ce n’est pas mon combat. Personnellement, si je peux rester dans un processus de développement personnel, une exploration plus intime, cela me convient mieux.

Même s’il existe encore un débat très vif à ce sujet dans mon esprit.

Nous avons lu que chacune de vos pièces est unique et qu’elles nécessitent énormément de temps pour être conçues?

Certaines de mes pièces nécessitent plus de 300h de travail manuel. Je traite chacune de ces pièces comme si elles représentaient le « mythe de la création » de mon travail. Comme je travaille souvent seul, créer une pièce me prend énormément de temps. La plupart de mes créations sont des « slip on » il suffit de se glisser dedans. J’aime que les matériaux d’origine deviennent de plus en plus méconnaissables par la manipulation.

Votre façon de travailler se rapproche plus de la haute couture que du prêt-à-porter? Combien de collection faites vous par an?

j’en fais 2, j’en ai sauté une l’année dernière. Mais sinon, je fais 2 collections par an.

Aimeriez-vous produire plus ?

J’aimerais beaucoup en effet, cela va venir avec le temps.

J’ai beaucoup lu dans vos précédents entretiens que vous voulez vous extraire des différentes mythologies de la mode, comment appliquez-vous cette règle dans votre quotidien avec l’omniprésence des réseaux sociaux qui en sont un des principaux vecteurs ?

Je n’avais jamais fait le lien auparavant. Quand je travaille j’essaye de ne jamais être entouré d’images, de références, de moodboards…je m’applique à n’avoir aucune influence extérieure. Évidemment cela pose le problème de la communication sur ma marque, je ne pense pas avoir encore trouvé le médium ou la stratégie idéale pour communiquer sur mon travail, pour le moment, c’est secondaire.

Les directeurs de création actuels réclament vouloir prendre plus de temps pour développer leurs créations et s’extraire de la contrainte des saisons. Diriez-vous que c’est le processus créatif qui induit le temps nécessaire pour chaque pièce ?

Oui clairement c’est mon mode de travail ! Les outils que j’utilise impliquent de prendre du temps. La notion de mode moderne, de mode « consommable », est très récente, et si j’adhérai à cette tendance, je devrais m’adapter au processus occidental actuel de production.

Mais ce que je fais, ne peut pas s’imbriquer dans cette vision, il y a forcément un rapport au temps différent. Je suis quelqu’un de très patient, mais je subis parfois aussi ce processus, qui peut être très laborieux.

C’est comme un « rituel ancien » dans lequel j’essaye de me plonger, j’aimerais qu’il soit plus rapide parfois, mais il est nécessaire.

Que pensez-vous du terme « précieux »?

Quand j’ai commencé à peindre, j’ai remarqué que souvent on traite son travail comme un objet précieux, on a tendance à considérer nos créations comme des choses fragiles que l’on veut protéger, mais pour finir sa peinture, on doit la transformer, la faire évoluer.

Or il est impossible d’avancer, si vous traitez chaque création comme un objet « précieux » . Je ne suis pas quelqu’un de très matérialiste, du moment que le parcours créatif est là, la pièce en elle-même n’a plus vraiment d’importance pour moi.

Et l’idée que vos pièces seraient précieuses de par le temps nécessaire pour leur réalisation?

L’expérience de leur création est précieuse dans mon esprit, mais je n’ai pas un attachement particulier pour l’objet final.

Vous avez dit souhaiter que vos créations n’évoquent rien de connu, ce qui est presque impossible à faire,  comment éviter cela?

C’est une vraie problématique. Arriver à s’extraire perpétuellement des conceptions culturelles du vêtement, de ses mythologies véhiculées par les différentes civilisations.

Par exemple, j’essaye d’éviter les cols autant que possible, car c’est un élément clairement culturellement connoté dans la civilisation occidentale. Mais parfois en créant le vêtement il arrive que malgré moi un col apparaisse, et souvent c’est un vrai sacerdoce de choisir entre le garder, le détruire ou le transformer … à chaque étape je dois remettre en question mon travail.

Dans le monde de la mode, de plus en plus de créateurs, veulent avoir le temps de travailler l’aspect purement créatif de leurs créations, vous en faites partis?

En lisant l’interview de Raf Simons aprés qu’il ait démissionné, je me suis tout de suite identifié à ses propos. C’est exactement ça. C’était une parole salutaire de sa part pour le monde de la mode. À cette époque, j’étais d’ailleurs en train de réaliser une vidéo appelé  » Slow making » pour montrer que la création prend du temps et trois mois plus tard, en quittant Dior, il donnait cette fameuse interview.

Parlez nous de vos inspirations ? Nous avons déjà établi que  vous ne regardez pas la mode pour vous inspirer, mais existe-t-il d’autres formes d’art qui vous nourrisse ?

Ma collection de diplôme s’inspirait d’un artiste appelé Xu Bing. Dans les années 80, il travaillait sur le sens du mot « art », qu’il établit comme étant « la façon dont nous créons » …

Le dernier film de Werner Herzog sur les volcans m’a aussi beaucoup inspiré, les thèmes qu’il aborde dans ce film me parlent beaucoup. Je pense qu’il parle de condition humaine : la quête de sa propre humanité.

Avec le désir de tout recréer, comme si on essayait de créer un miroir aussi pur que possible de notre réalité !

Mais en ce moment, c’est en moi que je cherche, j’essaye de m’isoler autant que possible pour créer.

Avez-vous imaginé un parcours, une existence pour vos créations ?

Je voudrais trouver un moyen de placer l’idée de produit dans ma philosophie. Par exemple, en ce moment mes sacs se vendent très bien, l’aspect intéressant dans l’accessoire c’est aussi qu’il existe déconnecté du corps. Ça ne s’enfile pas, ça ne vous altère pas de la même façon que le vêtement. J’aimerais retrouver cette même approche pour mes créations.

INTERVIEW Mikhaela Aghion and Marion Hassan
Special thanks to Stephanie Veuriot and the one and only Mathieu Hassan